Samedi 26 OCTOBRE : REQUIEM de Schumann, Eglise Notre Dame du Port, Nice, 20h30

La citation de Robert Schumann s’exprimant au sujet de son répertoire pour piano à quatre mains avec l’image d’un dialogue et langage « d’âmes apparentées » traduit pleinement le propos de notre concert, réunissant dans un même programme des oeuvres vocales profanes et sacrées de Felix Mendelssohn (1809-1847), Robert Schumann (1810-1856) et Johannes Brahms (1833-1897).

Trois compositeurs, trois « âmes apparentées » ayant croisé leur cheminement personnel et leur destinée artistique sur un territoire où « l’âme romantique » s’épanche par la voix des poètes qui donnent à la langue allemande ses lettres de noblesse : Goethe, Schiller, Novalis, Eichendorff, Chamisso, Heine…

Trois compositeurs de génie s’estimant et s’admirant mutuellement, nouant des liens d’indéfectible amitié et se soutenant dans leur parcours artistique et les épreuves de leur vie personnelle. Mendelssohn, également chef d’orchestre, dirige la première symphonie écrite par Brahms en 1841; Schumann accueille Brahms chez lui le 30 septembre 1853 et encourage chaleureusement le jeune compositeur après avoir été ébloui par son talent : « Un jeune homme vient de se présenter ici à nous et nous a fait une très profonde impression avec sa merveilleuse musique. Je suis convaincu qu’il fera la plus grande sensation dans le monde musical ». Brahms, rempli de sollicitude à l’égard de Schumann, lui rendra régulièrement visite à l’asile où le compositeur sera interné en 1854 jusqu’à sa mort en juillet 1856.

Pour introduire le programme de ce concert, nous aimerions emprunter à Heine les premiers vers de son poème, mis en musique par Mendelssohn : «  Auf Flügeln des Gesanges, Herzliebchen, trag ich fort …» (« Sur l’aile de mes chants, ma bien aimée, je te transporterai…)

Laissons-nous à notre tour porter par les musiques si sensibles et si profondes de ces trois compositeurs, « poètes-musiciens » qui avaient, autre point commun, une même prédilection pour la voix : Mendelssohn, exprimant plus particulièrement à travers sa musique religieuse, cantates, psaumes, oratorios qui représentent la majeure partie de son oeuvre, une foi profonde et sincère ; Schumann composant pour la seule année 1840 cent vingt lieder, confiant à la voix sa passion pour la littérature et la poésie ; et Brahms, dont la musique chorale constitue également, après les lieder, la partie la plus importante de son oeuvre.

Alain Joutard

Programme

Brahms : Geistliches Lied, opus 30

Première oeuvre de Brahms pour choeur accompagné, ce « chant spirituel »a été composé à Düsseldorf en avril 1856. Il est le reflet de la fascination qu’éprouvait le jeune compositeur pour les musiques de la Renaissance, dont il fréquentait les partitions réunies dans la bibliothèque de Schumann. Il empruntera ainsi à ces musiques anciennes un style de composition qui deviendra une caractéristique de son propre style : l’écriture en canon. Ce Geistliches Lied, musique dont la lumière ne laisse aucune place à l’ombre, est ainsi conçu avec un double canon entre d’une part les voix de soprano et ténor et d’autre part les voix d’alto et de basse du choeur.

Comme Dieu l’ordonne. Réjouis-toi, mon esprit.

Ne te laisse affliger par rien. Avec la peine, sois calme,

Pourquoi veux-tu aujourd’hui te soucier de demain ?

Le Dieu unique qui règne sur tous te donne à toi aussi ce qui te revient.

Seulement, dans toutes tes actions, ne dévie pas, tiens bon,

Ce que Dieu décide, c’est et cela s’appelle le meilleur.

Amen

Mendelssohn : Auf Flügeln des Gesanges, opus 34

sur un poème de Heinrich Heine, arrangement pour choeur de Jean-Louis Luzignant

Sur l’aile de mes chants, ma bien-aimée, je te transporterai.

Je te transporterai jusqu’aux rives du Gange ; là, je sais un endroit délicieux.

Il y a là un jardin resplendissant de fleurs rouges dans le calme clair de lune ;

les fleurs de lotus attendent leur chère petite sœur.

Les violettes gloussent et se caressent, et lèvent les yeux vers les étoiles ;

les roses se content secrètement à l’oreille des histoires parfumées.

Les pieuses et sages gazelles s’approchent en bondissant et écoutent,

et, dans le lointain, bruissent les eaux du fleuve sacré.

Là, nous nous étendrons sous les palmiers et nous goûterons l’amour et la paix,

et nous rêverons un rêve de félicité.

Mendelssohn : Herbstlied (« Ach wie so bald »), opus 63, n°4

Duo pour soprano et mezzo, sur un texte de Karl Klingemann

Ah, comme la ronde s’achève tôt, comme le printemps se change vite en hiver !
Ah, que si tôt en des silences affligés tous ces bonheurs se changent !

Déjà les derniers sons s’évanouissent, déjà les oiseaux chanteurs sont partis !
Déjà les derniers feuillages verts ont disparu ! Chacun veut rentrer chez soi !

Ah, comme la ronde s’achève tôt, comme la joie se change vite en chagrin nostalgique.
Étiez-vous un rêve, pensées d’amour, comme le printemps, douces et éphémères ?

Une seule et unique chose ne faiblira jamais : c’est la nostalgie qui ne s’efface jamais.
Ah, comme la ronde s’achève tôt ! Ah, que si tôt en des silences affligés

Tous ces bonheurs se changent !

Mendelssohn composera une centaine de lieder à une voix et treize lieder à deux voix, de forme strophique, le lied épousant la forme du poème et faisant entendre à chaque strophe une même musique. Les deux lieder présentés dans notre programme se répondent: pour le premier, l’expression d’un beau rêve éveillé invitant à un voyage vers un territoire merveilleux, là où la Nature si chère aux romantiques est confidente et dispense généreusement ses bienfaits en invitant au bonheur de vivre et d’aimer; le deuxième se parant de couleurs automnales et transformant cette expression du bonheur, qui n’était peut-être après tout qu’un songe insaisissable, en un chagrin nostalgique.

Schumann : Bilder aus Osten, opus 66

Impromptus pour piano à quatre mains : n° 1, 2 et 3

Composées par Schumann en 1848, ces Images d’Orient traduisent le goût prononcé de Schumann, exprimé dès ses jeunes années, pour la littérature et la poésie. Sa création musicale est ici inspirée par le poète Friedrich Rückert, qui avait donné une traduction de 50 poèmes arabes écrits par Al-Haia de Bassra. Schumann ne s’inspire pas des mots mais des idées évoquées à travers les textes et rapproche également le caractère du personnage principal de ces poèmes, Abu Seid, de celui de Till Eulenspiegel, personnage de fiction, saltimbanque farceur et espiègle de la littérature populaire du nord de l’Allemagne. Le piano de Schumann est aussi éloquent que la récitation d’un poète et tous ces lieder seront d’ailleurs le reflet de ce double dialogue, au-delà d’un simple accompagnement pianistique, entre la poésie instrumentale et la poésie vocale.

I.Lebhaft ( animé)

II.Nicht Schnell und sehn gesangvolll zu spiele (pas rapide et chanté)

III.Volkston (dans un caractère populaire )

Schumann : Lied Requiem, opus 90, n°7

Lied pour baryton et piano, extrait de « Sechs Gedichte und Requiem »

Composé en 1850, le lied Requiem conclut un cycle de 6 poèmes dédié à la mémoire du poète Nikolaus Lenau. Il exprime aussi de la part du compositeur le souvenir ému de Frédéric Chopin qui vient de disparaitre en 1849 et à qui Schumann vouait une grande admiration. Cette musique, calme, majestueuse, pathétique est donc une élégie, un chant d’adieu, rappelant l’atmosphère des nocturnes de Frédéric Chopin.

Paix après les efforts pénibles et le feu brûlant de l’amour !

Celui qui a ardemment désiré la félicité céleste est parti rejoindre la demeure du Sauveur.

Pour celui qui est juste, que brillent de lumineuses étoiles dans la cellule de la tombe,

Pour lui qui est lui-même comme une étoile dans la nuit, elles brilleront,

Quand il regardera le Seigneur dans la splendeur du paradis.

Intercédez pour lui, âmes saintes ! Esprit saint, qu’il ne manque pas de réconfort.

Entends-tu ? Un chant joyeux retentit, plein de sonorités de fête,

Accompagné par le chant de la magnifique harpe des anges.

Paix après les efforts pénibles et le feu brûlant de l’amour !

Celui qui a ardemment désiré la félicité céleste est parti rejoindre la demeure du Sauveur.

Schumann : Bilder aus Osten, opus 66

Impromptus pour piano à quatre mains n°4, 5 et 6

IV. Nicht schnell (pas rapide)

V. Lebhaft (animé)

VI. Reuig andächtig (avec repentir et recueillement)

Schumann : Requiem, opus 148

Oeuvre composée par Schumann en 12 jours pour l’esquisse, et 5 jours pour l’orchestration, achevée en mai 1852. Le compositeur, décédé en juillet 1856, n’entendra jamais son oeuvre de son vivant. La création aura lieu le 19 novembre 1864 à Koenigsberg. Ces propos de Schumann au sujet de la musique sacrée peuvent nous éclairer sur cette urgence créative : « Concentrer son énergie sur la musique sacrée, voilà sans doute le but suprême de l’artiste. Mais quand on est jeune, on est encore tellement enraciné dans la terre avec ses joies et ses peines; en vieillissant, les branches vont s’élevant. Et voilà pourquoi j’espère que ce temps n’est pas trop éloigné de moi ». C’est aussi cette année-là un Schumann obsédé par la maladie et la mort, durement éprouvé par des troubles psychiques et la persistance d’acouphènes qui ne cessent de s’amplifier et de le torturer, remettant en cause également ses aptitudes à remplir ses fonctions de Generalmusikdirektor, en tant que chef d’orchestre et de choeur à Düsseldorf.

S’élever part l’Art au-delà de toute contingence matérielle et physique, se hisser sur les plus hautes branches, trouver par la musique le remède à un Moi qui se fissure, c’est aussi le témoignage artistique émouvant de Robert Schumann, ce qui nous touche dans ce Requiem et plus généralement dans l’ensemble de sa création musicale. L’oeuvre commence et s’éteint dans la lumière, étrangement proche en cela du Requiem de Gabriel Fauré composé quelques trente années plus tard.

Le talent de Jean-Louis Luzignant qui réalise pour la première fois pour « Musiques en Jeux » cette version intimiste, inédite pour choeur, quatuor de solistes et piano quatre mains présentée dans notre programme rapproche de manière sensible la musique et les mots de Schumann : « Ces choses-là, on les écrit pour soi-même ».

I.Requiem aeternam

II.Te decet hymnus

III.Dies irae, dies illa

IV.Liber scriptus proferetur

V.Qui Mariam absolvisti

VI.Domine Jesu Christe

VII.Hostias et preces tibi

VIII.Sanctus

IX.Benedictus

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